L'essor du financement institutionnel - Interview de Florence Anglès

23.06.2016

La crise financière a déstabilisé les banques dans leur rôle de financement de l’économie. La relève peut être assurée par les investisseurs institutionnels.

 

Règlementation bancaire toujours plus exigeante, chute des rendements causés par des taux historiquement bas, crédit en baisse, d'où viendra le financement de l'économie sinon des investisseurs institutionnels? Entretien avec Florence Anglès, directrice de la gestion des risques  du groupe Reyl.

 

Avant d'attaquer notre thème principal, il parait inévitable aujourd'hui de ne pas vous interroger sur les risques que ferait courir un Brexit sur les places financières. 
Le pricing hier soir indiquait que les marchés penchent vers le maintien de la Grande-Bretagne dans l'Union européenne. Rapidement, je dirais que les risques principaux sont une chute de la livre avec pour corollaire une poussée à la hausse des devises-refuge comme le franc ou le yen. Il n'est pas exclu, si la Grande-Bretagne quitte l'Union que la Banque Nationale Suisse soit contrainte de rétablir un taux plancher vis-à-vis de l'euro. En outre le spread entre pays périphériques et pays cœur de la zone euro est susceptible d'augmenter. Rappelons-nous toutefois qu'au sortit du référendum de 1975 sur le même objet, les tenants à l'adhésion l'avaient emporté à 67%. Restons donc confiants jusqu'au résultat.

 

Entrons maintenant dans le vif de notre sujet. De Bâle I à Bâle III (et maintenant Bâle IV), les conditions de financement par les banques se sont beaucoup durcies. Pouvez-vous en résumer les conséquences?
Jusqu'à aujourd'hui, chaque évolution de la règlementation de la Banque des Règlements Internationaux (BRI) a été la conséquence d'une crise majeure. La création du comité de Bâle pour la supervision du risque bancaire date de 1974, au lendemain de la faillite de la banque Herstatt, une banque allemande, qui s'est effondrée en raison de l'écroulement définitif du système des taux de change fixes en mars 1973, suite à la fin des accords de Bretton Woods. Il s'agissait alors de prévenir le risque de règlement/livraison (settlement risk) du à une asymétrie du dénouement des opérations interbancaires. C'est le défaut du Mexique en 1981-82 qui est à l'origine, en 1988, des règles dites de Bâle I et de l'instauration du ratio Cook de solvabilité bancaire destiné à garantir un niveau minimum de capitaux propres pour assurer la solidité financière des banques. En raison de la faillite de la banque Barings en 1995, les règles dites de Bâle II ont vu le jour en 2004, avec le ratio McDonough plus sophistiqué que son prédécesseur et les trois piliers de la méthodologie: l'exigence de fonds propres avec le ratio McDonough, la procédure de supervision prudentielle et la discipline du marché (transparence dans la communication des établissements). Une nouvelle crise et la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008 sont à l'origine des règlements actuels de Bâle III de 2010 et de la révision du numérateur de la formule de calcul du ratio de fonds propres. L'approche a évolué au cours du temps du micro-prudentiel au macro-prudentiel.

 

On parle aujourd'hui de Bâle IV
Officiellement, il s'agit d'un prolongement de Bâle III. Avec pour différence majeure que le comité de Bâle ne dessine pas les règles en réaction à une crise mais pour tenter de la devancer. Le point le plus notable sera la révision du dénominateur de la formule de calcul du ratio de fonds propres. Les modèles internes pour certaines catégories de risque vont disparaitre (approche AMA pour le risque opérationnel par exemple).  En outre, les modèles internes de risque encore autorisés aux grandes banques feront l'objet de taux-plancher. De plus, la révision des risques de taux d'intérêt est à présent à l'ordre du jour. Les nouvelles règles ne sont pas finalisées, certaines modifications sont encore en discussion.

 

Avec quelles conséquences?
Des exigences de fonds propres renforcées qui vont contraindre les banques à réduire encore la voilure en matière de crédit, sur les marchés hypothécaires notamment.

 

Au durcissement règlementaire s'ajoutent des rendements très faibles en raison de taux d'intérêt historiquement bas. Quelles conséquences sur le financement de l'économie réelle?
Les politiques non conventionnelles ont poussé les taux à la baisse, leur objectif étant de relancer la croissance. Avec des résultats discutables si l'on en juge par les montants considérables libérés par les banques centrales qui restent sur les bilans bancaires sans bénéficier à l'économie, les banques prêtant de moins en moins aux entreprises de taille petite et moyenne qui en ont le plus besoin.

 

La croissance des pays développés – et la croissance mondiale – sont continuellement revues à la baisse. Comment relancer le financement de l'économie?
Il existe deux moyens traditionnels de financer les entreprises: les marchés de capitaux, prévalant aux Etats-Unis, et le financement intermédié par les banques qui prime en Europe. En parallèle de ces deux approches s'ajoute depuis la crise de 2008 l'intervention du shadow banking. Attention, j'aimerais préciser que ce terme, souvent mal traduit et mal interprété, recouvre simplement les activités de crédit intermédiées par le secteur financier non bancaire (fonds de placement etc.).  Cette croissance du financement de l'économie par ce que l'on appelle communément les investisseurs institutionnels (fonds de pension, assurances) est le résultat d'un arbitrage règlementaire et de l'horizon d'investissement à long terme de ce type d'investisseurs. En Europe notamment, la part des institutionnels sur le marché de la dette privée est en constante augmentation, que ce soit en direct ou par l'intermédiaire de fonds de placement.

 

Quelle place reste-t-il aux banques?
La crise des subprimes a modifié le modèle d'affaires traditionnel des banques. Bien utilisée la nouvelle configuration peut aussi leur être bénéfique. Elles peuvent par exemple accompagner leurs clients dans leur choix de financement ou dans la maitrise d'investissements parfois complexes.